Avant que le no-code ait un nom
2026-03-07#histoire #ia #reflexion

Avant que le no-code ait un nom

Il y a une semaine, je ne croyais pas vraiment à l'IA. Pas de façon virulente — pas le genre à écrire des tribunes alarmistes. Plutôt une forme de scepticisme calme, nourri par des années à voir des promesses technologiques s'évaporer au contact du réel.

Aujourd'hui je suis l'un de ses plus grands défenseurs. Et l'un de ses détracteurs les plus attentifs. Les deux en même temps — parce que rien n'est blanc ou noir.

Voilà ce qui s'est passé.


2008. Le bon problème, le mauvais medium.

Au départ, c'était censé prendre une semaine.

Vincent Tariel — informaticien, chercheur en thèse à l'École Polytechnique — avait un besoin simple : interagir en live avec ses algorithmes d'analyse d'image de matériaux. Changer un paramètre, voir le résultat immédiatement. Sans tout recalculer depuis le début.

Ce besoin-là, précis et concret, c'est l'ADN de tout ce que Caméléon est devenu. L'exécution incrémentale. Les états des connecteurs. Le fait que la synchronisation soit une propriété du modèle. Tout ça vient d'une semaine qui a duré 18 ans.

On commence à construire Caméléon ensemble au Laboratoire Navier, à l'École des Ponts ParisTech. Quatre ans de travail intense à deux. Puis des années en solitaire le soir après le travail, jusqu'en 2020.

L'objectif s'est précisé : un langage d'orchestration visuel pour les pipelines de données scientifiques complexes, avec un moteur d'exécution basé sur un modèle formellement vérifiable. Le moteur repose sur les réseaux de Petri — une théorie mathématique de 1962 qui modélise les systèmes concurrents avec des garanties formelles. Pas du drag-and-drop gadget. De la vraie rigueur : les propriétés du modèle (vivacité, bornage, déterminisme) sont mathématiquement vérifiables.

La synchronisation n'est pas un problème à résoudre — c'est une propriété du modèle. Si les tokens ne sont pas dans les bonnes places, la transition ne tire pas. Point. Pas de timeout, pas de polling, pas de workaround.

Le no-code n'existe pas encore. LangChain est à 18 ans de distance. On résout un problème qui n'a pas encore de nom.

En 2010, le modèle d'exécution est soumis sur arXiv. En 2012, Caméléon entre en production dans des pipelines de recherche en géomécanique à l'École des Ponts. Le même moteur tourne encore aujourd'hui.

Mais c'est du C++/Qt. Du desktop. Et le monde va vers le web.

En 2020, je pose le clavier. 63 000 lignes de code. Une licence MIT. Une conviction enterrée — et une phrase que je n'arrive pas encore à formuler clairement.


Ce qu'on avait compris avant tout le monde

Zapier arrive en 2011. Make en 2012. Apache Airflow en 2014. n8n en 2019. LangFlow et Flowise en 2022, portés par la vague LLM.

Tous ces outils sont visuels. Aucun n'hérite d'un modèle d'exécution formellement garanti. En démo, ça marche. En production avec des volumes réels, des timeouts, des LLMs qui hallucinent des formats inattendus — ça casse de façon non reproductible. Personne n'a résolu ça.

Caméléon avait résolu ce problème en 2008. Avec une propriété que personne d'autre ne peut revendiquer : la synchronisation n'est pas une feature ajoutée par-dessus un moteur event-driven. L'état est le modèle d'exécution. Ce n'est pas du monitoring. C'est de l'ontologie.

"A Petri-net doesn't guess. It fires, or it doesn't."

On s'était juste trompés de medium.


Samedi soir. La phrase.

Février 2026. Je soumets le dépôt Caméléon à Claude. Pas pour me faire rassurer. Pour tester. C'était le test que les IA n'arrivaient pas à passer : comprendre un vrai projet, complexe, non documenté, avec ses décisions implicites et son histoire cachée dans 63 000 lignes de C++.

Quinze minutes plus tard : une présentation complète. Architecture en couches, code review positif/négatif, comparaison avec les concurrents actuels, stack recommandée pour une refonte, roadmap en 3 phases.

Mais ce qui m'arrête net, c'est une phrase dans la section « Points positifs » :

"L'exécution par executionCondition() sur les états NEW/OLD/EMPTY des connecteurs est élégante et mathématiquement fondée. C'est l'équivalent d'un moteur réactif moderne, avant l'heure."

C'est exactement ce que Vincent et moi on se disait en 2008. Pas en lisant une doc — le code n'en avait pas vraiment. En lisant le code.

Et puis, dans la comparaison avec n8n et Node-RED :

"Caméléon avait le bon modèle d'exécution mais le mauvais medium."

La phrase que je portais depuis 18 ans sans pouvoir la formuler aussi clairement.


No dependency, just standards

La refonte commence. Et tout de suite, les vieux réflexes. Je vois grand : Go pour le moteur, Kafka pour le messaging, React pour l'IHM. Architecture distribuée, stack moderne.

Claude me pose un fichier sur la table : demo/cvm-poc-petrilike.html.

Un fichier HTML unique. Le moteur CVM, le rendu SVG, l'interaction — tout dedans. Ça tourne dans le navigateur. Rien derrière. Pas de serveur, pas de build, pas de node_modules.

"But what ? Ça tourne dans le browser ? Y'a quoi derrière ?"

HTML/JS/SVG. Les standards W3C. Point.

Et là, tout est remonté. Caméléon v1 dépendait de Qt. Qt3 → Qt4 → Qt5, chaque migration un chantier. En 2012-2016, plus le temps de suivre. Qt a tué le projet. Pas un bug, pas un manque de features — une dépendance qui bouge et toi qui ne peux plus suivre.

Dix-huit ans plus tard, même moteur formel, même créateur. Mais cette fois : si je construis sur HTML/JS/SVG, personne ne me demandera de migrer. Le W3C ne sort pas de breaking changes. Le navigateur est le runtime le plus stable et le plus universel qui existe.

No dependency, just standards.

Ce n'est pas un choix technique. C'est une cicatrice transformée en discipline.


Ça va marcher.

Le pari des 7 jours touche à sa fin. La refonte est en cours. Le moteur tourne. Une équipe d'agents IA délibère sur son architecture. Le code est dans le git.

Est-ce que tout est fini ? Non. Est-ce que la trajectoire est claire ? Oui.

Et pendant que j'écris ces lignes, Vincent fait la même chose. Sur un autre projet. Sans qu'on se soit concertés. En 7 jours de vacances, on a chacun construit une équipe d'agents IA structurée — des rôles, des ADRs, une gouvernance. Indépendamment. En parallèle.

Ce n'est pas un exploit. C'est un signal.

On a changé de monde.


— O. Cugnon de Sévricourt Projet Katen — Mars 2026

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